Frédéric Mitterrand
Pocket
370 pages (c'est énorme !)
ISBN 2266157175
Le mauvais livre
critique de Maître Roger
publiée le jeudi 15 octobre 2009
Quelle que soit l'opinion que vous avez de l'auteur, de sa famille, de ses émissions télé, de son action à la tête de la Villa Médicis ou encore de son poste actuel au ministère de l'inculture sarkozienne... l'urgence sociétale vous impose de lire La mauvaise vie. Ou à tout le moins d'avoir l'air de l'avoir lu. Heureusement, Désinformations.com est là.
Ne tombez pas dans le piège grossier tendu par l'éditeur : sur la couverture, Frédéric Mitterrand fume le cigare, contre toutes les dispositions législatives héritées de la loi Evin. Le côté mauvais de sa vie, ce n'est pas la tabagie.
Concentrez-vous, plutôt. Il ne doit pas échapper au fin lettré que vous êtes (sinon, pourquoi seriez-vous lecteur du web-journal satirique francophone de bon goût) que le titre, La mauvaise vie, est une référence à "la mauvaise réputation", titre d'une chanson de Brassens. Ça ne sert évidemment à rien de le noter, mais ça peut vous aider à parler subtilement de ce livre pendant vos dîners en ville. Lancez donc cette référence aux hors d'oeuvre, puis laissez les convives s'interroger sur la portée de votre vision du monde. Ce qui ne peut pas vous nuire.
Autre thème à explorer : Frédéric Mitterrand est né en 1947 donc François Mitterrand aurait pu être son père. D'ailleurs, il était son oncle. C'est bien la preuve. Donc Frédéric Mitterrand est un homme du passé, comme son oncle. Là non plus, ça ne sert à rien mais que vous soyez avec des convives de droite ou de gauche, cet aphorisme vous assurera un succès durable. Merci qui ?
D'après sa notice sur Amazon, il a commencé par être professeur d'histoire, géographie et économie en 1968. ça ne vous dit rien, 1968 ? En plus d'être sexuellement différent, il a voulu renverser la Vème République ! Deux voies s'ouvrent à vous : soit vous lancez le débat sur l'ouverture du présidentissime qui n'est pas un vain mot ; soit vous dénoncez le relâchement des moeurs post-68. Les deux ne sont pas incompatibles.
Si vous avez la certitude que vos interlocuteurs sont de gauche (bien penser à valider l'appartenance affichée à une motion s'il s'agit de militants PS), vous pouvez vous risquer à une critique de Nicolas Sarkozy : pour lui qui avait promis d'en finir avec mai 68, c'est vraiment ballot de finir par embaucher un homosexuel qui a eu son diplôme au rabais pendant les événements.
Au plat de résistance, passées ces généralités, il faut avoir l'air d'avoir lu le livre...
D'abord, IMPORTANT, c'est un ROMAN ! D'inspiration autobiographique, certes (le héros ressemble comme deux gouttes d'eau à Frédéric Mitterrand, d'ailleurs il a le même accent et fume le cigare), mais ça reste un roman.
Le doute subsistera donc toujours sur le fond, mais voici deux astuces pour décoder le livre que vous n'avez pas lu.
Quand le héros s'interroge sur le sens de la vie, c'est Frédéric Mitterrand qui s'exprime.
Quand le héros a l'air de faire l'apologie du tourisme sexuel et des relations tarifées avec des hommes qui font beaucoup plus jeune que leur âge mais dont les papiers sont en règle et prouvent qu'ils sont sexuellement majeurs selon les lois de leur pays, alors là c'est une violente critique des égarements de nos sociétés mondialisées contemporaines.
Vous en êtes au dessert, mais le doute subsiste, disions-nous (n'hésitez pas à le répéter pendant votre dîner en ville : les pédophiles, il faut en parler suffisamment souvent pour que tout le monde soit convaincu qu'il y en a partout).
L'auteur, par une savante mise en abîme, ne laisse-t-il pas entendre que l'autobiographie la plus juste c'est celle de la vie qu'on aurait dû mener ? En tout cas, c'est ce que dit la notice de l'éditeur, qui a tout intérêt à vendre sa came. Notez, amateurs de belles lettres, que l'on écrit ici "dû mener", et non "aimer mener". Avec un peu de chance, il y aura un apprenti philosophe, ou un con, pour disserter une bonne dizaine de minutes sur la subtile différence sémantique.
Si après tous ces efforts, le digestif arrivé, il vous faut relancer la conversation, n'hésitez pas à dire que pendant les vingt-quatre heures de la vie du héros narrée dans le roman (analogies à tenter sur le thèmpe 24 heures : Stefan Zweig, Jack Bauer...), combien est admirable cet homme qui regarde en arrière (et manque de tomber... vu ce que tout le monde a bu pendant le dîner, vous pouvez la faire, celle-là, rires gras assurés) et réfléchit à son passé, à son enfance, au sens de la vie (d'où la nécessité de regarder quand même un peu en avant et non seulement en arrière, puisque la vie ne repasse pas les plats), et à tous ces efforts pour rien puisque à force d'avoir voulu une vie exemplaire, il n'en a eu qu'une mauvaise. Un peu comme ces traders de si bonne volonté qui ont cru bien faire pendant des années et qui ont failli dézinguer le capitalisme avec leurs foutus bonus.
Voilà, vous savez tout ce qu'il faut savoir.
Et si on vous demande comment ça finit : vous ne voulez pas le dire, vous voulez préserver le plaisir de la découverte à vos amis !